Mariette DELAHAUT, baronne ou la recette du bonheur

Mariette, racontez-nous comment vous avez appris cette nouvelle.

 

Un jour, une aimable dame me téléphone pour m’annoncer que le Baron Van Damme, du Palais royal, va m’appeler le lendemain. « Il vous dira lui-même pourquoi », me dit-elle. Je suis intriguée. Le lendemain, il me dit : « Sa Majesté le Roi a décidé de vous nommer baronne ». Je réponds : « Mais je ne le mérite pas... ». Il poursuit : « Acceptez-vous ? ». Je lui dit : « On ne refuse pas un tel honneur. »

 

Pourquoi vous ? Quelles raisons vous a-t-il données ?

 

Je l’ignore. Il m’a seulement dit que j’avais été choisie à l’unanimité par un jury de 14 personnes, sur proposition du gouverneur Denis Mathen. Quand cette désignation est parue au Moniteur belge et a été diffusée dans la presse, j’ai reçu des félicitations de toutes parts. C’est alors que je me suis rendu compte de tout ce que j’avais fait dans ma vie.

 

Vous aviez posé votre candidature ?

 

Pas du tout. Jamais je n’ai cherché à obtenir quoi que ce soit, et surtout pas les honneurs. Ils me sont venus tout naturellement : une école à mon nom, Namuroise de l’année, Prix Blondeau... Je les accepte comme un don du ciel, non pour moi-même – je n’en tire aucune gloire – mais pour ce qui a été fait.

 

Vous êtes gâtée par le destin...

 

Pourtant, cela a mal commencé. J’avais 18 ans en 1940. L’exode, l’école des sœurs de Notre-Dame, où je suivais les cours, fermée. Un examen organisé à Charleroi pour donner leur diplôme aux rhétoriciens. Le refus des Facultés Notre-Dame de la Paix d’accueillir des jeunes-filles. L’impossibilité de faire les trajets en train vers Louvain ou Liège. J’ai fini par suivre des cours de régendat dans une école normale qui s’est ouverte chez les sœurs de Sainte-Marie, et où j’étais la seule élève de la section littéraire. Puis, je me suis inscrite comme ambulancière à la Croix-Rouge, ce qui m’a conduite notamment à ensevelir les corps de dizaines de Namurois tués lors des bombardements alliés d’août 1944.  On n’a aujourd’hui aucune idée des difficultés de cette période...

 

Mais vous en êtes sortie...

 

Grâce à ma connaissance de l’anglais, que mon père m’avait encouragée à apprendre dès la 5e primaire, dans le cadre de cours spéciaux donnés par des sœurs originaires de pays anglophones. J’ai été recrutée par les Américains, d’abord à Flawinne, puis à Wiesbaden où je suis restée deux ans. J’étais civil sergeant, logée dans les hôtels de la ville avec le grade d’officier et tous les avantages qui y sont liés. J’ai visité toute cette Allemagne de l’après-guerre, détruite par les bombardements ; je me suis trouvée en relation avec ces Allemands démunis que nous employions à la caserne ; j’assistais au ballet incessant des avions américains qui ravitaillaient Berlin pendant le blocus de l’URSS...

 

Ainsi la petite Namuroise  que vous étiez est devenue une jeune femme accomplie qui découvrait le monde...

 

J’ai toujours été attirée par les voyages et l’occasion m’en a été donnée à profusion. Mon ancien chef à Wiesbaden, devenu diplomate à l’ONU, m’a recrutée pour la 3e assemblée générale qui s’est tenue à Paris. J’en garde un souvenir ébloui : réunions somptueuses, visites privées, théâtres, défilés de mode... Mais surtout celui d’avoir participé à l’émergence d’un monde nouveau, avec l’adoption de la Charte des Droits de l’homme, mais aussi l’indépendance de l’Inde, la partition du Pakistan, la division des deux Corée, la tension entre Israël et la Jordanie...

 

Quand avez-vous découvert l’Amérique ?

 

En 1953. J’ai obtenu une bourse d’échange Fulbright, qui m’a conduite dans une école de l’IOWA. C’était dans un bled, au milieu des champs de maïs, où l’on se servait encore du téléphone à cornet en passant par un opérateur, mais j’en sortais pour découvrir le pays. J’ai donné des conférences à 100 km à la ronde, notamment dans les clubs Rotary. C’est ainsi que j’ai dominé la peur de prendre la parole en public. Quand j’ai été applaudie après un discours tenu devant 8 000 personnes à Kansas City, j’ai compris que je pouvais aisément dominer mon émotion.

 

Quand Mariette évoque ces années de jeunesse, une flamme brille dans ses yeux. Elle est fière de la jeune femme qu’elle était. Car l’expérience accumulée a nourri les nombreuses réalisations qu’elle a menées à bien par la suite : création de l’école moyenne de l’État à Glons, en pleine guerre linguistique ; puis à Lesves, en pleine guerre scolaire (elle, la catho. directrice d’une “école sans Dieu...”) ; et surtout celle de l’école d’enseignement spécial de Jambes, la première du genre en Wallonie. Directrice dans un métier à l’époque entièrement exercé par des hommes, elle a sans cesse innové, employant notamment des méthodes de management et des techniques d’apprentissage apprises aux Etats-Unis. Elle a également dirigé pendant trois ans la mission des enseignants francophones en Louisiane.

 

Une question me brûle les lèvres : pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée ?

 

Beaucoup de jeunes gens de ma génération sont morts à la guerre... Et par la suite, j’étais trop prise par mes activités et les projets.

 

Vous êtes une femme de passion...

 

La passion du concret. Je ne suis pas une théoricienne, ni une révoltée. On me confie un job, je le fais le mieux que je peux. C’est peut-être pourquoi j’ai été appelée à des postes qu’on peut juger exposés pour une femme de cette époque.

 

Vous n’êtes pas une femme de pouvoir...

 

Le pouvoir pour lui-même ne m’intéresse pas. Ce qui me passionne, c’est d’animer des équipes, d’impliquer les gens. Si j’obtiens des résultats, c’est parce que toute l’équipe s’y met. Je suis une femme de consensus, mais je sais faire respecter mon autorité... il y a des techniques que j’ai apprises pour cela.

 

Femme dans un monde d’hommes, provinciale dans un milieu international, catholique pratiquante parmi des laïques pointus, sans ascendance notable (votre père était maraîcher), vous avez réussi votre vie professionnelle sans avoir dû vendre votre âme. C’est assez étonnant...

 

Je n’ai jamais cherché à m’imposer, mais à recevoir la confiance. Je ne me suis jamais esquivée devant les difficultés. Sans doute, est-ce dû en partie à mon éducation chrétienne qui me pousse à faire mon devoir, à rechercher le bien de tous et à respecter les autres, quelle que soit leur opinion. Je suis aussi très marquée par l’esprit américain, à la fois positif, décontracté et surtout plein d’humour..

 

Le président Trump doit vous décevoir...

 

Mais il est le contraire de ce que sont les Américains !

 

À quoi attribuer votre étonnante vitalité, puisque vous me dites ne souffrir d’aucune maladie, avec seulement une faiblesse des jambes bien compréhensible à 95 ans ?

 

À la constitution que m’ont donnée mes parents. Mais aussi à mon tempérament : j’ai un sommeil très stable, je ne connais pas l’angoisse et je me complais dans l’action et le contact avec autrui.

 

Vous ne fumez pas, buvez un bon verre de vin mais sans excès... Au cours de votre vie somme toute aventureuse, vous n’avez jamais été tentée par des expériences, jamais pris de drogue ?

 

Non.

 

Vous avez découvert le monde, mais vous êtes toujours revenue à Namur. Pourquoi ?

 

J’ai Namur chevillée au corps. Quand j’étais aux USA, j’écrivais tous les jours à mes parents. J’aime ma famille, mon frère, mes neveux et petits-neveux. Quand ceux-ci m’embrassent, c’est comme s’il n’y avait pas de différence d’âge entre nous.

 

Vous m’avez dit un jour que je vous confessais mes difficultés : « Pierre, il faut apprendre à apprivoiser la vie. » C’est ce que vous avez fait ?

C’est un proverbe africain. Mais il nous faut aussi apprivoiser la mort.

 

Vous êtes sereine ?

 

Tout-à-fait. Je prépare tous les jours mes repas que je partage avec mon frère Jean, qui habite sur le même palier. Et j’ai beaucoup d’amis, même s’ils disparaissent les uns après les autres.

 

Et Dieu dans tout cela ?

 

Il est présent. Je suis régulièrement la messe. Mais le Dieu que je vénère est très tolérant. J’ai beaucoup appris des non-catholiques pour savoir que ce qui importe, c’est la spiritualité – qui peut prendre plusieurs formes – plutôt que la religion – qui proclame ses dogmes.

 

Vous allez devoir choisir un blason.

 

C’est une image qui doit être le symbole de ce que je suis. J’y réfléchis beaucoup. Je suis une femme qui aime tisser des liens : un pont ? Je suis mosane : une arche du pont de Jambes ? Je prends la vie comme elle s’écoule : le fleuve ? J’aime prendre le large : une voile ? J’ai milité pour l’éducation : une plume ? Je suis aussi, j’ai été, la fille du soleil : un soleil ? J’ai toujours rêvé d’idéal, d’attacher mon char à une étoile : une étoile ? Cela ne va pas être simple.

 

Et une devise ?

 

Ce sera : « Espérance et persévérance ». Ces deux mots définissent bien la forme de mes engagements.

 

C’est en 2018 que le blason ayant été dessiné, la lettre patente officielle sera remise au Palais royal par le Roi à la nouvelle baronne. Dès ce moment, son nom apparaîtra dans l’atlas nobiliaire de Belgique.

 


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