Récit imaginaire : "Sans doute reviendra-t-elle à la nuit noire…"

Sans doute reviendra-t-elle à la nuit noire…

 

Les oiseaux nocturnes, c’était la passion de Félicien. Sa tante Amélie, la femme d’Hubert, lui avait donné un lot de magazines fort bien illustrés : “La vie des bêtes”. L’enfant, qui venait de fêter ses quatorze ans, y avait découpé avec soin une photographie de chouette effraie. Il l’avait punaisée au-dessus de la table où il préparait ses devoirs. Pourquoi disait-on qu’elle effraie ? Sans doute parce qu’elle mène une vie nocturne et que son cri dans la nuit annonce une chasse dont les petits rongeurs font les frais. «Elle effraie parce que c’est un oiseau de nuit, déclarait Félicien, les oiseaux de jour, on dit qu’ils chantent, mais ceux de la nuit, ils poussent des cris qui font peur. » Enchantement du jour, effroi de la nuit ! Cette chouette qui vit dans les combles des vieilles granges et dans les clochers régurgite d’étranges pelotes de poils et de petits os, tout ce que l’animal ne peut assimiler. Félicien avait hâte d’observer cet oiseau-là qu’on appelle aussi Dame blanche.

 

Souvent, le gamin levait la tête vers le clocher de l’église. Toutes les ouïes étaient grillagées. Quand les cloches se mettaient à sonner, une bande de choucas, dérangés par le bruit, voletaient entre les pinacles. C’étaient des oiseaux noirs qui nichaient dans les cheminées du vieux presbytère voisin et qui, selon l’enfant de chœur Jonas, qui devait en connaître un brin sur la question, étaient les avatars des anciens curés de la paroisse St-Pierre. Certes, le clocher était surmonté d’un coq gaulois, mais l’enfant se demandait s’il y avait des animaux dans l’Évangile. Il y avait bien la colombe, symbole de paix et représentante du Saint Esprit. Mais ce que voulait l’enfant, c’était voir, comme il disait, un animal en vrai, une chouette avec ses petits protégés par la hauteur de la tour.

 

Or qu’avait fait l’immonde Landrissart, le marguillier de St-Pierre ? Il avait tout simplement exigé que toutes les baies du clocher fussent couvertes d’un treillis afin d’en empêcher l’accès aux pigeons. « C’est invraisemblable, hurlait-il, ces bestioles empuantissent le logement des cloches… des fientes partout… non seulement sur le plancher, mais sur le bord des abat-sons ! En définitive, le clocher n’est pas un pigeonnier ! Nous devons prendre, disait-il en s’agitant devant les membres du Conseil de Fabrique, les mesures qui s’imposent pour écarter ces volatiles des bâtiments dont nous avons la responsabilité. »

 

Landrissart était un vieux fabricien. Il ne montait jamais là-haut. Sa jambe lui faisait mal. Il la tirait en montant les marches du parvis. Il prenait des raccourcis à travers le cimetière qui entoure l’église. C’est de là qu’il avait remarqué les chiures d’oiseaux au bord des corniches et des abat-sons. C’était assez. Il se mettait en colère. Cet homme honorable, trésorier de la fabrique, n’eut aucun mal à entraîner ses collègues dans la lutte contre les volatiles, affirmant que cela ne coûterait pas grand-chose et qu’on pourrait y investir la quête de quelques dimanches de fête où les paroissiens se montrent un peu plus généreux que d’habitude. « L’église est un espace sacré, déclarait-il, c’est comme le cimetière. Il faut le garder pur, exempt de toute souillure. » Landrissart réclamait le grillage sur les baies du clocher, on grillagea.

 

Félicien ne pouvait croiser Landrissart sans éprouver un haut-le-cœur. Cette façon qu’il avait de boiter, comme s’il était le petit-neveu de Quasimodo, ses épaules voûtées, ses mains qui semblaient toujours prêtes à serrer les billets de banque dans le petit comptoir d’escompte où il travaillait, tout était pour l’enfant objet de dégoût. Félicien pressait le pas, dépassait le fabricien et crachait violemment deux mètres plus loin, dans le talus. Landrissart avait certes une dégaine repoussante, mais surtout, il faisait la guerre aux oiseaux. Et pour Félicien, cette guerre-là n’était pas terminée. Il lui fallait deux armes : une pince pour couper le treillis et un tuyau de poêle. 

Paul Dulieu

Lire la suite dans notre numéro 548 de Confluent


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