412 EDITO (8 avril 2011) :

Il faut “recadrer” le prince
tandis que les partis se débandent


Merci Laurent ! Les politiques du Nord et du Sud n’avaient plus rien de passionnant pour leurs traditionnelles diatribes dominicales, puisque les négociations en vue de la formation d’un gouvernement introuvable se déroulent à huis-clos. Et voilà que le fils du Roi, ce sacré dérangeur (à défaut d’être médiateur, conciliateur, négociateur, et l’on en passe…) leur offre une occasion en or de faire chorus contre ce mouton noir ! Qu’a-t-il fait cette fois ? Un excès de vitesse, dont il est coutumier ? Une boisson commandée dans un avion sans payer ? Un appartement repeint aux frais de la princesse ? Rien de tout cela : un simple voyage humanitaire. Le prince est allé au Congo étudier des problématiques de reboisement, d’approvisionnement en eau, d’énergie éolienne. L’homme, qui aime les animaux, la nature, l’environnement a agi dans sa sphère de préoccupations.

Mais il a rencontré Kabila ! En privé, 5 minutes. Vous vous rendez compte ? Cela pourrait laisser accroire que la Belgique soutient le président sortant dans le cadre de sa campagne électorale. C’est comme si une rencontre entre le fils d’un dignitaire de ce pays rencontrant Di Rupo apportait des voix au PS, l’ambassadeur du Congo l’a bien fait remarquer. Il ne s’est d’ailleurs trouvé aucun leader de l’opposition pour en faire la remarque. C’est juste à Bruxelles qu’on a râlé.

Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’a pas demandé l’autorisation. Dans ce royaume ubuesque que les politiques s’ingénient à rendre ingérable, où le franchissement de la frontière linguistique par un ministre francophone qui irait – par exemple à Linkebeek – devient un problème d’État, il faut, quand on est de sang royal, demander la permission pour s’occuper d’environnement en Afrique ! Ainsi, autrefois, Léopold III, après sa démission, aurait dû faire valider ses expéditions scientifiques en Amérique du Sud par le gouvernement. Comme en France, Madame Mitterand, qui ne s’est pas privée de voyages dérangeants effectués au nom de sa fondation, aurait dû avoir chaque fois l’aval des Affaires étrangères… ce dont elle s’est bien passée !

Bref, tout ce foin est un barnum destiné à faire oublier les problèmes dont les politiques ne trouvent pas la solution et qui seuls intéressent les citoyens.

Plutôt que de “recadrer” le prince – c’est le mot peu respectueux qui a été employé - , les dirigeants feraient mieux de recadrer leurs propres troupes. Et singulièrement le PS à Charleroi et à Frameries…

Pierre DULIEU



411 EDITO (25 mars 2011) :

Étrange situation
Un gouvernement fantôme qui gouverne


Vendredi dernier, je rencontre le député Christophe Bastin qui me lance : « Vous n’allez pas me parler de l’absence de gouvernement ! Vous seriez le 150 000e… ». Je ne lui ai pas demandé si son blog attirait autant de visiteurs, car j’ai supposé qu’il voulait juste dire qu’on ne pouvait compter les gens inquiets. Mais inquiets de quoi ? lui-ai-je dit.

Que faut-il penser, en effet, d’un gouvernement qu’on s’obstine à déclarer “inexistant” mais qui, après avoir présidé avec brio l’Union européenne, boucle un budget en léger déficit (mieux que la norme européenne), augmente les pensions avec un léger rattrapage pour les indépendants, prend des mesures (le “cliquet inversé”) pour contrer la hausse des prix des carburants, sanctionne un accord interprofessionnel pourtant contesté dans la rue, coordonne le débat sur la sécurité des centrales nucléaires et en diligente la vérification (les fameux “stress tests”) au niveau européen ? Et qui, sans hésiter, se lance dans des opérations militaires contre la Lybie.

La Belgique est un pays curieux. Elle n’a même pas excipé de sa situation politique particulière pour se défausser. Et pas un parlementaire ne s’est écrié : « Mais faire la guerre, ce n’est pas un acte qui relève des affaires courantes ! »

On s’aperçoit ainsi qu’il est plus facile d’interpréter les règles constitutionnelles que de trouver un accord sur BHV. Il est vrai que la Constitution dit que « le Roi nomme le gouvernement ». Il pourrait constituer un gouvernement de techniciens, cela s’est fait dans le passé. Albert II a préféré maintenir en selle l’ancienne équipe Leterme en lui confiant une mission qui dépasse de loin les affaires courantes, puisqu’il doit prendre toute mesure utile au bien-être des citoyens.

On s’aperçoit donc, si l’on regarde les choses en face, qu’on a, de fait, un gouvernement qui gouverne et un parlement de plein exercice qui légifère. Presque une situation normale, sauf que ce gouvernement ne reflète pas la majorité issue des urnes en juin dernier, qu’il n’a pas testé la confiance du Parlement et qu’il ne pourrait être renversé, puisqu’il “n’existe déjà plus”. Un historien pourrait rappeler que c’est ainsi que fonctionnait l’État que nous formions avec la Hollande avant 1830, ce qui n’est sans doute pas l’idéal mais qui, par les temps qui courent, est un accommodement qui arrange bien tout le monde.

Tout le monde ? Les partis au pouvoir en tout cas. Voyez Leterme en premier décontracté, Reynders en gestionnaire serein, Vanackere en bon diplomate, Turtelboom en chef de la police, De Crem en va-t-en guerre, et tous les autres. On est surtout forcé d’admirer les Flamands qui, tout en aspirant officiellement à plus d’autonomie, paradent à la tête de l’État belge au sein duquel, insidieusement, ils renforcent leur pouvoir par des nominations aux postes clés de la diplomatie, de l’armée et de la haute administration.

Dites-moi : pourquoi le négociateur Wouter Beke se presserait-il ? Son parti a le pouvoir et lui la main. Cela lui permet, comme l’a toujours fait le CVP avant le CD&V, de jouer à la fois sur le sentiment flamingant pour réclamer plus d’autonomie et sur son leadership dans le royaume pour en tirer tous les bénéfices. Il va se presser d’autant moins que c’est sans doute la dernière fois que cette posture ambivalente est possible.


Pierre DULIEU



410 EDITO (11 mars 2011) :

QU’IL EST BON D’AVOIR 36 ANS !
Mais cela ne donne pas une solution…


Ils ont l’air jeunes et décontractés ces trois leaders qui apparaissent aujourd’hui sur le devant de la scène. Charles Michel (35 ans), élu chef de file des libéraux francophones, Alexander De Croo (même âge), à la tête des libéraux flamands, Wouter Beke (36 ans), à celle des chrétiens démocrates. Ils vous regardent dans les yeux, savent sourire, n’ont pas l’air de se prendre trop au sérieux.

Ils sont de la génération Facebook, celle qui, pour l’instant, fait la révolution dans les pays arabes. Une révolution qu’on n’attendait pas. On craignait les barbus ou les colonels et l’on a des pacifistes qui se réclament de Google. Face aux hiérarques, aux doctrinaires, aux fondamentalistes, s’élève la marée des individus qui veulent la liberté d’expression et rêvent de consommation.

Rien à voir avec notre pays, bien sûr. Sauf que le nationalisme est une sorte de fondamentalisme, et ses frères prêcheurs des empêcheurs de penser autrement. D’où la question – oserait-on écrire l’espoir ? – est de savoir si ces trentenaires sauront s’affranchir du carcan dans lequel s’enferment depuis des mois nos politiciens les plus aguerris. Sauront-ils concevoir et affirmer qu’à l’ère de l’extrême mobilité des gens et des idées, une région n’est pas un “territoire” à défendre, mais un espace d’accueil, que la langue n’est pas un “bien” à couver jalousement, mais un moyen d’aller vers les autres ? Et que, par conséquent, bien des contraintes que l’on veut élever pour protéger la langue et le territoire n’ont pas de raison d’être ? Ce serait beau, mais j’en doute.

J’en doute, parce qu’ils doivent être élus. Et qu’on n’est pas élu sans coller à l’opinion. Or, la majorité des Flamands veulent accentuer la séparation administrative avec la Wallonie et scinder BHV. Prétendre qu’ils sont le jouet de la classe politique est une erreur qu’on nous a fait accroire pour nous rassurer. Sinon, pourquoi craindre les élections ? Donc nos trentenaires – parmi lesquels un De Croo, qui a fait chuter le gouvernement Leterme, il y a bientôt un an, avec l’illusion qu’on pourrait aller vite - vont buter sur les mêmes difficultés que les plus anciens…

Dans l’espoir de réveiller une opinion flamande qu’ils espèrent, à tort, prête à maintenir l’unité du pays tels qu’ils la voient, les francophones jouent sur deux tactiques alambiquées. La première est de sortir un fumeux plan B qui serait la partition de la Belgique en deux. Or, ce sont eux qui parlent de partition, les Flamands, De Wever compris, jamais ! La deuxième est de croire qu’ils vont forcer la main aux nationalistes flamands au nom du risque qu’ils font courir à l’économie, face à la menace des audits… Mais à cela ceux-ci ont répondu par avance : que Leterme continue, avec leur appui extérieur si besoin en est…

Bref, plutôt que d’espérer un renouvellement des idées parce qu’il y a un rajeunissement de cadres (tout relatif d’ailleurs : Bart De Wever a 40 ans, Jean-Michel Javaux 43 ans, et Joëlle Milquet juste 50 ans) ou d’attendre un changement de position parce que la roue du temps tourne, les francophones et parmi eux les Wallons feraient bien d’élaborer des propositions précises pour cimenter l’inévitable Belgique confédérale de demain
.

Pierre DULIEU



409 EDITO (25 février 2011) :

Le gouvernement
introuvable :
le temps est venu
d’idées plus radicales


Les médias ne savent qu’écrire, tant elle est longue cette crise gouvernementale. Un record mondial, paraît-il, pas de raison de pavoiser ! Mais précisons : il ne s’agit pas, comme annoncé d’abord, d’une période “sans gouvernement”. Nous en avons même pléthore, des gouvernements ! Ceux des Communautés et des Régions qui fonctionnent bien (5 au total), et le fédéral qui, tout en affaires courantes qu’il soit, n’en a pas moins eu assez d’autorité pour mener à bien la présidence de l’Union européenne pendant 6 mois, redresser la situation financière aux yeux des marchés, et s’accorder sur le nouveau pacte social…

Quel est donc ce gouvernement introuvable dont la quête paraît vaine depuis avril 2010 ? Est-il d’union nationale, de centre-droit, de centre gauche ? Un gouvernement avec une forte majorité ou avec des supports extérieurs pour les réformes institutionnelles ? Même la formule erre comme un spectre au milieu du brouillard des négociations. Seule assurance : ce seront les mêmes qui assurent le ballet quotidien des limousines vers la rue de la Loi qu’on y retrouvera.

Mais pas plus que les étudiants qui manifestent, la rue qui s’agite ne souhaite le départ de ces politiques dont personne, ô non, personne !, n’envie le sort. On n’est pas en Tunisie ou en Égypte ! Même si les modalités de convocation –par SMS ou Internet– sont les mêmes, nous ne traversons en rien une crise de régime. Personne ne revendique plus de justice, plus d’égalité, plus de liberté, moins de corruption. Nous serions même un modèle de bonne gouvernance, si l’on en croit les dernières déclarations de Rudy Demotte.

Non, ce qui divise les Belges, c’est de savoir comment ils vont se répartir les pièces de la maison qu’aucun –quoi qu’on dise– n’a envie de quitter, tant elle présente d’avantages pour tous.

L’ex-négociateur Johann Van de Lanotte vient de faire entendre une proposition que même les médias francophones semblent découvrir dans sa bouche : restructurer l’État en quatre régions. Exprimée à Gand, aurait-elle plus de pertinence qu’énoncée à Namur ? En fait, cette idée a germé d’abord dans l’esprit de Jacques de la Brassine et de Philippe Destatte, de l’Institut Jules Destrée. Ce dernier nous l’a longuement exposée dans l’entretien qu’il nous a donné en septembre 2010 (voir
Confluent n° 398).

Comme le problème de la cohabitation de plusieurs peuples au sein d’un même État se pose ailleurs que chez nous, le regard d’observateurs étrangers est également intéressant. Récemment l’historien journaliste Alexandre Adler relevait que les Flamands commencent à admettre que Bruxelles, ville internationale, ne leur appartient plus vraiment, ce qui les conduirait à transférer leur capitale à Anvers.

Ainsi de proche en proche, chacun maître chez soi mais tous unis sur l’essentiel, s’esquisse le visage de la future Belgique, bien éloignée encore de ce qui se discute avec le Roi. D’ici son acceptation, le gouvernement de plein exercice restera introuvable.

Pierre DULIEU



408 EDITO (11 février 2011) :

Elle est riche de talents,
ma province…
il faut aujourd’hui la défendre !


Le Palais provincial est à l’image de nos institutions : déglingué. L’effondrement d’une poutre le rend inutilisable et sa réfection implique un accord négocié entre trois pouvoirs : le Fédéral (ministère de l’Intérieur), la Région et la Province. Autant dire que cela prendra du temps…

C’est pourquoi les manifestations festives de la nouvelle année se sont déroulées sous chapiteau. Du provisoire, donc. Mais peu importe le contenant, c’est le contenu qui compte, n’est-ce pas ? Ces Forces vives pleines de détermination, ces Namurois de l’Année au dynamisme communicatif, ces conférenciers de l’Académie Belgique au savoir étendu. On ne pourra pas dire que la Province ne reconnaît pas les siens.

Or, paradoxalement, c’est dans ce contexte que l’on a pris conscience, une nouvelle fois, de son faible poids politique. Le gouvernement wallon a décidé l’implantation à Gosselies du 6e Pôle de compétitivité (le pôle “ 2.Vert ”), que le BEP et AXUD espéraient accueillir à Écolys, premier parc industriel dédié au développement durable. Il se dit aussi que l’École régionale d’administration, autre grande revendication des Namurois, pourrait leur échapper.

C’est dans ce contexte que la révision du rôle des Provinces et de leur mode de gouvernement fait question. Si les Provinces cessent d’exister en tant que pouvoirs autonomes, mais que les élections régionales continuent à se dérouler sur base provinciale, il est clair que les habitants des moins peuplées seront toujours défavorisés par rapport aux poids lourds que sont Liège et Hainaut. (Voir à ce sujet, la Carte blanche de D. Notte, président du collège provincial). Et donc que nous y perdrons tous.

Quant à la réforme du mode de gouvernement, elle interpelle également. Voici que le collège provincial namurois, qui se compose aujourd’hui de six membres, va se réduire à trois. Une équation politique insoluble et des fourre-tout de compétences qui demanderont des députés très polyvalents. Or, Namur est la seule Province à être concernée, le Luxembourg ayant su faire valoir son étendue pour en obtenir quatre… De quoi, une fois de plus, faire grise mine dans la cité du confluent.

Du côté de la Ville, chacun sent les élections approcher. Encore 18 mois, mais les escarmouches commencent. Le PS se lance dans une opération de déstabilisation de la majorité, en mettant sur la table les courriels peu amènes que l’échevin Gavroy a échangés avec le bourgmestre Étienne au sujet de leur collègue Auspert. Ce qui amène ce dernier à faire avancer le bouclier d’un “Kernkabinet” (sic) composé des chefs de file de sa majorité qui ont décidé de couvrir leur collègue tout en le mettant au pas… et à l’ombre !

On doit s’attendre à de nouvelles péripéties au cours des prochains mois, de quoi alimenter la gazette. Nous, on aimerait que les partis, et en particulier le PS qui est dans l’opposition, disent quelle politique ils entendent mener à l’avenir. Déstabiliser l’adversaire, c’est de bonne guerre. Faire apport d’idées au débat, ce serait mieux. Et ce ne sont pas les sujets qui manquent !


Pierre DULIEU