Il faut “ recadrer ” le prince
tandis que les partis se débandent
Merci
Laurent ! Les politiques du Nord et du Sud n’avaient plus
rien de passionnant pour leurs traditionnelles diatribes
dominicales, puisque les négociations en vue de la
formation d’un gouvernement introuvable se déroulent à
huis-clos. Et voilà que le fils du Roi, ce sacré dérangeur
(à défaut d’être médiateur, conciliateur, négociateur, et
l’on en passe…) leur offre une occasion en or de faire
chorus contre ce mouton noir ! Qu’a-t-il fait cette fois ?
Un excès de vitesse, dont il est coutumier ? Une boisson
commandée dans un avion sans payer ? Un appartement repeint
aux frais de la princesse ? Rien de tout cela : un simple
voyage humanitaire. Le prince est allé au Congo étudier des
problématiques de reboisement, d’approvisionnement en eau,
d’énergie éolienne. L’homme, qui aime les animaux, la
nature, l’environnement a agi dans sa sphère de
préoccupations.
Mais il a rencontré Kabila ! En privé, 5 minutes. Vous vous
rendez compte ? Cela pourrait laisser accroire que la
Belgique soutient le président sortant dans le cadre de sa
campagne électorale. C’est comme si une rencontre entre le
fils d’un dignitaire de ce pays rencontrant Di Rupo
apportait des voix au PS, l’ambassadeur du Congo l’a bien
fait remarquer. Il ne s’est d’ailleurs trouvé aucun leader
de l’opposition pour en faire la remarque. C’est juste à
Bruxelles qu’on a râlé.
Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’a pas demandé
l’autorisation. Dans ce royaume ubuesque que les politiques
s’ingénient à rendre ingérable, où le franchissement de la
frontière linguistique par un ministre francophone qui
irait – par exemple à Linkebeek – devient un problème
d’État, il faut, quand on est de sang royal, demander la
permission pour s’occuper d’environnement en Afrique !
Ainsi, autrefois, Léopold III, après sa démission, aurait
dû faire valider ses expéditions scientifiques en Amérique
du Sud par le gouvernement. Comme en France, Madame
Mitterand, qui ne s’est pas privée de voyages dérangeants
effectués au nom de sa fondation, aurait dû avoir chaque
fois l’aval des Affaires étrangères… ce dont elle s’est
bien passée !
Bref, tout ce foin est un barnum destiné à faire oublier
les problèmes dont les politiques ne trouvent pas la
solution et qui seuls intéressent les citoyens.
Plutôt que de “recadrer” le prince – c’est le mot peu
respectueux qui a été employé - , les dirigeants feraient
mieux de recadrer leurs propres troupes. Et singulièrement
le PS à Charleroi et à Frameries…
Pierre
DULIEU
411 EDITO (25 mars 2011) :
Étrange
situation
Un
gouvernement fantôme qui gouverne
Vendredi
dernier, je rencontre le député Christophe Bastin qui me
lance : « Vous n’allez pas me parler de l’absence de
gouvernement ! Vous seriez le 150 000e… ». Je ne lui ai pas
demandé si son blog attirait autant de visiteurs, car j’ai
supposé qu’il voulait juste dire qu’on ne pouvait compter
les gens inquiets. Mais inquiets de quoi ? lui-ai-je dit.
Que faut-il penser, en effet, d’un gouvernement qu’on
s’obstine à déclarer “inexistant” mais qui, après avoir
présidé avec brio l’Union européenne, boucle un budget en
léger déficit (mieux que la norme européenne), augmente les
pensions avec un léger rattrapage pour les indépendants,
prend des mesures (le “cliquet inversé”) pour contrer la
hausse des prix des carburants, sanctionne un accord
interprofessionnel pourtant contesté dans la rue, coordonne
le débat sur la sécurité des centrales nucléaires et en
diligente la vérification (les fameux “stress tests”) au
niveau européen ? Et qui, sans hésiter, se lance dans des
opérations militaires contre la Lybie.
La
Belgique est un pays curieux. Elle n’a même pas excipé de
sa situation politique particulière pour se défausser. Et
pas un parlementaire ne s’est écrié : « Mais faire la
guerre, ce n’est pas un acte qui relève des affaires
courantes ! »
On s’aperçoit ainsi qu’il est plus facile d’interpréter les
règles constitutionnelles que de trouver un accord sur BHV.
Il est vrai que la Constitution dit que « le Roi nomme le
gouvernement ». Il pourrait constituer un gouvernement de
techniciens, cela s’est fait dans le passé. Albert II a
préféré maintenir en selle l’ancienne équipe Leterme en lui
confiant une mission qui dépasse de loin les affaires
courantes, puisqu’il doit prendre toute mesure utile au
bien-être des citoyens.
On s’aperçoit donc, si l’on regarde les choses en face,
qu’on a, de fait, un gouvernement qui gouverne et un
parlement de plein exercice qui légifère. Presque une
situation normale, sauf que ce gouvernement ne reflète pas
la majorité issue des urnes en juin dernier, qu’il n’a pas
testé la confiance du Parlement et qu’il ne pourrait être
renversé, puisqu’il “n’existe déjà plus”. Un historien
pourrait rappeler que c’est ainsi que fonctionnait l’État
que nous formions avec la Hollande avant 1830, ce qui n’est
sans doute pas l’idéal mais qui, par les temps qui courent,
est un accommodement qui arrange bien tout le monde.
Tout le monde ? Les partis au pouvoir en tout cas. Voyez
Leterme en premier décontracté, Reynders en gestionnaire
serein, Vanackere en bon diplomate, Turtelboom en chef de
la police, De Crem en va-t-en guerre, et tous les autres.
On est surtout forcé d’admirer les Flamands qui, tout en
aspirant officiellement à plus d’autonomie, paradent à la
tête de l’État belge au sein duquel, insidieusement, ils
renforcent leur pouvoir par des nominations aux postes clés
de la diplomatie, de l’armée et de la haute administration.
Dites-moi : pourquoi le négociateur Wouter Beke se
presserait-il ? Son parti a le pouvoir et lui la main. Cela
lui permet, comme l’a toujours fait le CVP avant le
CD&V, de jouer à la fois sur le sentiment flamingant
pour réclamer plus d’autonomie et sur son leadership dans
le royaume pour en tirer tous les bénéfices. Il va se
presser d’autant moins que c’est sans doute la dernière
fois que cette posture ambivalente est
possible.
Pierre
DULIEU
410 EDITO (11 mars 2011) :
QU’IL
EST BON D’AVOIR 36 ANS !
Mais
cela ne donne pas une solution…
Ils
ont l’air jeunes et décontractés ces trois leaders qui
apparaissent aujourd’hui sur le devant de la scène. Charles
Michel (35 ans), élu chef de file des libéraux
francophones, Alexander De Croo (même âge), à la tête des
libéraux flamands, Wouter Beke (36 ans), à celle des
chrétiens démocrates. Ils vous regardent dans les yeux,
savent sourire, n’ont pas l’air de se prendre trop au
sérieux.
Ils sont de la génération Facebook, celle qui, pour
l’instant, fait la révolution dans les pays arabes. Une
révolution qu’on n’attendait pas. On craignait les barbus
ou les colonels et l’on a des pacifistes qui se réclament
de Google. Face aux hiérarques, aux doctrinaires, aux
fondamentalistes, s’élève la marée des individus qui
veulent la liberté d’expression et rêvent de consommation.
Rien à voir avec notre pays, bien sûr. Sauf que le
nationalisme est une sorte de fondamentalisme, et ses
frères prêcheurs des empêcheurs de penser autrement. D’où
la question – oserait-on écrire l’espoir ? – est de savoir
si ces trentenaires sauront s’affranchir du carcan dans
lequel s’enferment depuis des mois nos politiciens les plus
aguerris. Sauront-ils concevoir et affirmer qu’à l’ère de
l’extrême mobilité des gens et des idées, une région n’est
pas un “territoire” à défendre, mais un espace d’accueil,
que la langue n’est pas un “bien” à couver jalousement,
mais un moyen d’aller vers les autres ? Et que, par
conséquent, bien des contraintes que l’on veut élever pour
protéger la langue et le territoire n’ont pas de raison
d’être ? Ce serait beau, mais j’en doute.
J’en doute, parce qu’ils doivent être élus. Et qu’on n’est
pas élu sans coller à l’opinion. Or, la majorité des
Flamands veulent accentuer la séparation administrative
avec la Wallonie et scinder BHV. Prétendre qu’ils sont le
jouet de la classe politique est une erreur qu’on nous a
fait accroire pour nous rassurer. Sinon, pourquoi craindre
les élections ? Donc nos trentenaires – parmi lesquels un
De Croo, qui a fait chuter le gouvernement Leterme, il y a
bientôt un an, avec l’illusion qu’on pourrait aller vite -
vont buter sur les mêmes difficultés que les plus anciens…
Dans l’espoir de réveiller une opinion flamande qu’ils
espèrent, à tort, prête à maintenir l’unité du pays tels
qu’ils la voient, les francophones jouent sur deux
tactiques alambiquées. La première est de sortir un fumeux
plan B qui serait la partition de la Belgique en deux. Or,
ce sont eux qui parlent de partition, les Flamands, De
Wever compris, jamais ! La deuxième est de croire qu’ils
vont forcer la main aux nationalistes flamands au nom du
risque qu’ils font courir à l’économie, face à la menace
des audits… Mais à cela ceux-ci ont répondu par avance :
que Leterme continue, avec leur appui extérieur si besoin
en est…
Bref, plutôt que d’espérer un renouvellement des idées
parce qu’il y a un rajeunissement de cadres (tout relatif
d’ailleurs : Bart De Wever a 40 ans, Jean-Michel Javaux 43
ans, et Joëlle Milquet juste 50 ans) ou d’attendre un
changement de position parce que la roue du temps tourne,
les francophones et parmi eux les Wallons feraient bien
d’élaborer des propositions précises pour cimenter
l’inévitable Belgique confédérale de
demain.
Pierre
DULIEU
409 EDITO (25 février 2011) :
Le
gouvernement
introuvable :
le
temps est venu
d’idées plus radicales
Les médias ne savent qu’écrire, tant elle est longue cette
crise gouvernementale. Un record mondial, paraît-il, pas de
raison de pavoiser ! Mais précisons : il ne s’agit pas,
comme annoncé d’abord, d’une période “sans gouvernement”.
Nous en avons même pléthore, des gouvernements ! Ceux des
Communautés et des Régions qui fonctionnent bien (5 au
total), et le fédéral qui, tout en affaires courantes qu’il
soit, n’en a pas moins eu assez d’autorité pour mener à
bien la présidence de l’Union européenne pendant 6 mois,
redresser la situation financière aux yeux des marchés, et
s’accorder sur le nouveau pacte social…
Quel est donc ce gouvernement introuvable dont la quête
paraît vaine depuis avril 2010 ? Est-il d’union nationale,
de centre-droit, de centre gauche ? Un gouvernement avec
une forte majorité ou avec des supports extérieurs pour les
réformes institutionnelles ? Même la formule erre comme un
spectre au milieu du brouillard des négociations. Seule
assurance : ce seront les mêmes qui assurent le ballet
quotidien des limousines vers la rue de la Loi qu’on y
retrouvera.
Mais pas plus que les étudiants qui manifestent, la rue qui
s’agite ne souhaite le départ de ces politiques dont
personne, ô non, personne !, n’envie le sort. On n’est pas
en Tunisie ou en Égypte ! Même si les modalités de
convocation –par SMS ou Internet– sont les mêmes, nous ne
traversons en rien une crise de régime. Personne ne
revendique plus de justice, plus d’égalité, plus de
liberté, moins de corruption. Nous serions même un modèle
de bonne gouvernance, si l’on en croit les dernières
déclarations de Rudy Demotte.
Non, ce qui divise les Belges, c’est de savoir comment ils
vont se répartir les pièces de la maison qu’aucun –quoi
qu’on dise– n’a envie de quitter, tant elle présente
d’avantages pour tous.
L’ex-négociateur Johann Van de Lanotte vient de faire
entendre une proposition que même les médias francophones
semblent découvrir dans sa bouche : restructurer l’État en
quatre régions. Exprimée à Gand, aurait-elle plus de
pertinence qu’énoncée à Namur ? En fait, cette idée a germé
d’abord dans l’esprit de Jacques de la Brassine et de
Philippe Destatte, de l’Institut Jules Destrée. Ce dernier
nous l’a longuement exposée dans l’entretien qu’il nous a
donné en septembre 2010 (voir Confluent
n° 398).
Comme le problème de la cohabitation de plusieurs peuples
au sein d’un même État se pose ailleurs que chez nous, le
regard d’observateurs étrangers est également intéressant.
Récemment l’historien journaliste Alexandre Adler relevait
que les Flamands commencent à admettre que Bruxelles, ville
internationale, ne leur appartient plus vraiment, ce qui
les conduirait à transférer leur capitale à Anvers.
Ainsi de proche en proche, chacun maître chez soi mais tous
unis sur l’essentiel, s’esquisse le visage de la future
Belgique, bien éloignée encore de ce qui se discute avec le
Roi. D’ici son acceptation, le gouvernement de plein
exercice restera introuvable.
Pierre
DULIEU
408 EDITO (11 février 2011) :
Elle
est riche de talents,
ma province…
il
faut aujourd’hui la défendre !
Le
Palais provincial est à l’image de nos institutions :
déglingué. L’effondrement d’une poutre le rend inutilisable
et sa réfection implique un accord négocié entre trois
pouvoirs : le Fédéral (ministère de l’Intérieur), la Région
et la Province. Autant dire que cela prendra du temps…
C’est pourquoi les manifestations festives de la nouvelle
année se sont déroulées sous chapiteau. Du provisoire,
donc. Mais peu importe le contenant, c’est le contenu qui
compte, n’est-ce pas ? Ces Forces vives pleines de
détermination, ces Namurois de l’Année au dynamisme
communicatif, ces conférenciers de l’Académie Belgique au
savoir étendu. On ne pourra pas dire que la Province ne
reconnaît pas les siens.
Or, paradoxalement, c’est dans ce contexte que l’on a pris
conscience, une nouvelle fois, de son faible poids
politique. Le gouvernement wallon a décidé l’implantation à
Gosselies du 6e Pôle de compétitivité (le pôle “ 2.Vert ”),
que le BEP et AXUD espéraient accueillir à Écolys, premier
parc industriel dédié au développement durable. Il se dit
aussi que l’École régionale d’administration, autre grande
revendication des Namurois, pourrait leur échapper.
C’est dans ce contexte que la révision du rôle des
Provinces et de leur mode de gouvernement fait question. Si
les Provinces cessent d’exister en tant que pouvoirs
autonomes, mais que les élections régionales continuent à
se dérouler sur base provinciale, il est clair que les
habitants des moins peuplées seront toujours défavorisés
par rapport aux poids lourds que sont Liège et Hainaut.
(Voir à ce sujet, la Carte blanche de D. Notte, président
du collège provincial). Et donc que nous y perdrons tous.
Quant à la réforme du mode de gouvernement, elle interpelle
également. Voici que le collège provincial namurois, qui se
compose aujourd’hui de six membres, va se réduire à trois.
Une équation politique insoluble et des fourre-tout de
compétences qui demanderont des députés très polyvalents.
Or, Namur est la seule Province à être concernée, le
Luxembourg ayant su faire valoir son étendue pour en
obtenir quatre… De quoi, une fois de plus, faire grise mine
dans la cité du confluent.
Du côté de la Ville, chacun sent les élections approcher.
Encore 18 mois, mais les escarmouches commencent. Le PS se
lance dans une opération de déstabilisation de la majorité,
en mettant sur la table les courriels peu amènes que
l’échevin Gavroy a échangés avec le bourgmestre Étienne au
sujet de leur collègue Auspert. Ce qui amène ce dernier à
faire avancer le bouclier d’un “Kernkabinet” (sic) composé
des chefs de file de sa majorité qui ont décidé de couvrir
leur collègue tout en le mettant au pas… et à l’ombre !
On doit s’attendre à de nouvelles péripéties au cours des
prochains mois, de quoi alimenter la gazette. Nous, on
aimerait que les partis, et en particulier le PS qui est
dans l’opposition, disent quelle politique ils entendent
mener à l’avenir. Déstabiliser l’adversaire, c’est de bonne
guerre. Faire apport d’idées au débat, ce serait mieux. Et
ce ne sont pas les sujets qui manquent !
Pierre
DULIEU